الأربعاء، 1 مايو 2013

Je parle toutes les langues, mais en arabe /Yasmine Belmahi


Le dernier livre de l’écrivain Abdelfattah Kilito «  Je parle toutes langues, mais en arabe » est la poursuite d’une longue et profonde réflexion que l’auteur a entamé dans ces précédents essais sur les langues qui nous habitent (ou que nous habitons). Un recueil de textes où l’analyse intellectuelle et pertinente se laisse appréhender sur un ton souvent plein d’humour.

 

 

Écouter et lire Kilito, c’est comme être pris délicatement mais fermement par la main pour cheminer à son côté dans une pensée nourrie de « mille et une lectures », réflexions, expériences. D’où la saveur éprouvée en lisant ces essais dont le dernier en date «  Je parle toutes les langues, mais en arabe », un livre «  qui a été pensé pendant vingt ans sans savoir qu’il préparait un livre » selon l’aveu de l’auteur. Kilito fait partie de ces écrivains qui nous donne le sentiment bienfaisant, une fois la dernière page lue, que notre compréhension du monde est plus aiguisée. Une vaste érudition est au service d’une réflexion en train de se faire. Du moins nous en donne t-il l’impression. Il n y a jamais de ton péremptoire chez Abdelfattah Kilito. N’y a t-il pas plus efficace pédagogie ? «  Le lecteur est votre pire ennemi. Il faut savoir traiter votre ennemi. Il y a une diplomatie à opérer. Comment traiter avec un ennemi dont on ne peut se passer » confie l’auteur avec humour.  Professeur à la faculté de lettres de Rabat, ayant enseigné également à Paris, Princeton et Havard, il n’a pourtant pas le ton ostentatoire et docte de l’enseignant. Ne dit-il pas «  L’ autodidacte est le meilleur lecteur. Il n’a pas de maître à l’horizon et il a l’ambition d’être son propre maître ». Et il ajoute « Il faut se débarrasser du maître ».

 

Kilito nous entraîne dans son questionnement. Quand il avance une assertion, c’est pour aussitôt la questionner. Quand il pose une évidence, c’est pour dire aussitôt «  Est-ce aussi simple ? ». Et le questionnement paraît sans fin. Chaque vérité ouvrant sur d’autres questions pour découvrir d’autres vérités qui ne contredisent pas forcément les premières mais les approfondissent et leur donnent une dimension plus grande. La vérité est un emboîtement infinie de vérités. Sans jamais nous malmener,  subtilement, l’auteur nous fait prendre la mesure de la complexité de sa thématique : la question de la langue ou les questions autour de la langue ou des langues qui nous structurent, nous façonnent, nous « assujettissent », nous libèrent. Langue natale, maternelle, paternelle, familiale, tribale,  scolaire, littéraire…Langue dialectale, nationale, étrangère…Nous naissons à la langue ou la langue nous fait naître, nous métamorphose, nous ouvre des espaces et nous en clôt d’autres. Liée à l’enfance, à la mémoire, au souvenir, elle est découverte du monde, d’un monde, de mondes pluriels, de mondes possibles. Kilito s’interroge sur le monolinguisme : comment peut-on être monolingue ? Et l’est-on jamais même en parlant une seule langue ? Puis il questionne la situation de l’être bilingue. Parler la langue de l’autre  pour mieux penser sa propre langue ou pour tenter d’être au plus proche de ce qu’on croît être soi-même. Que de détours ou d’éloignement pour ressentir une proximité «  Parfois on veut échapper à sa langue pour mieux s’en approcher ».

 

Kilito met en lumière les comportements et les sentiments paradoxaux que font naître la maîtrise d’une autre langue, le désir d’appropriation, de transmission, de rejet, d’inclusion et d’exclusion de l’autre. Il va -enfin c’est dit – jusqu’à cet aveu sincère : « nous n’aimons pas vraiment qu’un étranger parle notre langue ». Ainsi «  le statut de l’étranger demeure indemne. Il est vraiment l’autre et sa place est bien définie ». L’autre est renvoyé à son statut d’étranger. La langue soulève la question de l’identité et donc de l’altérité, de l’étranger, de l’étrangeté. Non pas seulement en se confrontant à la langue de l’autre mais aussi à la sienne propre «  La langue d’écriture n’est-elle pas une langue étrangère ? »

 

Parler de la langue de l’autre, c’est aussi poser les problématiques de la traduction et la transmission des savoirs et des textes. Le critique littéraire Salim Jay, évoquant avec enthousiasme l’attitude intellectuelle et sensible de l’auteur, a parlé de «  réflexion de gourmand ». Il y a sans conteste une gourmandise chez Abdelfattah Kilito qui nous invite au plaisir de la dégustation en nous révélant quelques auteurs de sa bibliothèque personnelle : Maa’ri, Ibn Tufayl, Shidyâq,  Dante, Cervantes, Ahmed Sefrioui, Roland Barthes, Mohamed Berrada…et bien d’autres qu’il convoque avec une pertinence jubilatoire.

 

« Je parle toutes les langues, mais en arabe » d’Abdelfattah Kilito ( Sindbad Actes Sud).

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